- Connaissance des Énergies avec AFP
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Petit Poucet de l'énergie, l'hydrogène "vert" poursuit sa maturation en France mais requiert davantage de visibilité des pouvoirs publics pour monter en puissance et livrer ses promesses de souveraineté énergétique et de décarbonation pour l'industrie.
Des « nouvelles un peu difficiles » mais pas que...
"2025 a été vécue par tout le monde comme une année assez éprouvante", décrypte Nicolas Brahy, le président de France Hydrogène, à l'occasion du salon Hyvolution qui rassemble à Paris les acteurs du secteur. Il y a eu "quelques nouvelles un peu difficiles" avec des sociétés qui ont dû renoncer à leur projet, comme McPhy, fabricant français d'électrolyseurs, finalement reprise par la belge John Cockerill Hydrogen. Mais, d'autres plus positives sont attendues en 2026, souligne-t-il.
Parmi elles, l'entrée en service du projet Normand'Hy d'Air Liquide, un électrolyseur d'une puissance de 200 mégawatts (MW) pour la production d'hydrogène renouvelable. Il va servir le bassin normand, en particulier une raffinerie de TotalEnergies, et permettra d'éviter plus de 250 000 tonnes de CO2 par an.
L'hydrogène est dit "vert" quand il est produit à partir d'électricité issue des énergies renouvelables : sous l'effet du courant, l'électrolyseur sépare les atomes de l'eau (hydrogène et oxygène), permettant la production d'hydrogène. Il sert à décarboner des secteurs fortement émetteurs, les raffineries, la production d'ammoniac pour les engrais ou la mobilité routière mais aussi la sidérurgie, le transport aérien ou maritime.
Lancement « irrémédiable » de 4 GW de projets
Problème : l'hydrogène décarboné est encore beaucoup trop cher par rapport aux produits gaziers et pétroliers qu'il doit remplacer. "En Europe à fin 2025, on a 250 projets en opération, beaucoup de petits et quelques gros", se félicite Nicolas Brahy. "Et si on regarde ceux en construction (et) en opération, on a 4 gigawatts (GW) de projets qui sont lancés d'une manière irrémédiable".
Dans le secteur, plus de 110 milliards d'euros d'investissements ont été réalisés dans le monde ces dernières années, dont 19 en Europe, en troisième place derrière la Chine et les États-Unis, selon France Hydrogène.
La France, avec un peu plus de 2,4 milliards d'euros d'investissements industriels envisagés, est deuxième en Europe derrière l'Allemagne (2,6 milliards d'euros) mais prend du retard même si elle a doublé l'an dernier sa capacité de production par rapport à 2024, à 50 MW. "Les politiques publiques essentielles au développement de la demande se concrétisent encore trop lentement", selon l'organisme, qui fédère les acteurs de la filière.
Un « manque de constance » des pouvoirs publics
Or, l'écosystème français pourrait représenter plus de 66 600 emplois en 2035 et contribuer à hauteur de 13 milliards d'euros au produit intérieur brut (PIB), estime-t-il. Paris avait publié en 2020 sa première "stratégie hydrogène" en mettant sur la table 9 milliards d'euros, dont une partie issue du plan d'investissement France 2030. "Cinq ans plus tard, seulement 50% ont été fléchés (...) pour financer des appels à projets", pointe-t-il.
Car comme pour le reste du secteur de l'énergie, le contexte est marqué par des séries de valse-hésitation des pouvoirs publics qui affectent la visibilité des industriels. Paris a revu à la baisse ses objectifs et prévoit désormais "jusqu'à 4,5 gigawatts" de capacité installée de production d'hydrogène bas carbone (y compris nucléaire) en 2030, contre 6,5 GW jusque-là, actant ainsi le retard pris sur sa feuille de route. Elle a enfin publié en décembre un appel d'offres pour 1 GW de capacité de production.
La France dispose pourtant d'atouts considérables avec la plus grande production d'électricité décarbonée d'Europe et des surplus déterminants à l'électrification du pays, une priorité par le gouvernement. "La question n'est pas de savoir si l'hydrogène va se développer" mais "quels pays en auront la maitrise technologique et industrielle pour en faire un levier stratégique de compétitivité, de résilience et de souveraineté", prévient France Hydrogène en notant que la molécule est une composante clé de la stratégie "d'autonomie" de la Chine.
Pour Pierre-Etienne Franc, directeur général du fonds d'investissement spécialisé dans l'hydrogène Hy24, "la France dit vouloir rester dans le jeu mais elle a abandonné son statut de leader". L'État "a manqué de constance dans l'application d'une feuille de route qui positionnait la France en tête de proue", poursuit-il. "On ne monte pas une stratégie de filière industrielle en changeant de cap tous les deux ans."



