La fin du « pacte du Quincy » ?

Jacques Percebois – Professeur à l’Université Montpellier I

Professeur émérite à l’Université de Montpellier (CREDEN)

Le 14 février 1945, à son retour de la Conférence de Yalta, le président américain Franklin Roosevelt va conclure un pacte avec le roi Ibn Séoud d’Arabie saoudite à l’occasion d’une rencontre sur le croiseur Quincy, au beau milieu du lac Amer dans le canal de Suez. Les États-Unis s’engagent à protéger militairement le royaume d’Arabie en échange d’une garantie d’approvisionnement en pétrole. Le pacte sera respecté et renouvelé jusqu’à aujourd’hui(1).

Mais on peut se demander si la récente attaque des installations pétrolières de l’Arabie saoudite ne traduit pas un peu la fin d’un tel engagement américain, ceci pour plusieurs raisons.

Le contexte pétrolier a changé : certes les États-Unis sont encore le second importateur mondial de pétrole après la Chine, mais ils sont aussi devenus le premier producteur devant l’Arabie saoudite et la Russie et ils sont redevenus exportateurs de brut, même si les quantités demeurent modestes. Ils ont au demeurant fortement diversifié leurs sources d’approvisionnement en faisant appel aux pays d’Amérique centrale et latine, voire à certains pays africains. Certains prévoient qu’ils pourraient être exportateurs nets dans un futur proche grâce aux hydrocarbures dits « de schiste ». Leurs réserves stratégiques sont par ailleurs sensiblement supérieures à celles des autres nations (6 mois au lieu de 3 en moyenne selon la règle de l’Agence internationale de l'énergie).

Les États-Unis souhaitent que les Européens leur achètent une part croissant de gaz (voire de pétrole) en mettant en avant la dépendance de l’Europe à l’égard du gaz russe et du pétrole du Moyen-Orient. La récente attaque des sites saoudiens est une bonne occasion de rappeler que l’Union européenne, qui importe 53% de toute l’énergie qu’elle consomme (pétrole, gaz, charbon), doit davantage se préoccuper de diversifier ses sources d’importation.

Cette attaque tombe mal pour l’Arabie saoudite qui envisageait d’ouvrir une partie du capital de sa société pétrolière Aramco. Rappelons que le chiffre d’affaires d’Aramco a été de 470 milliards de dollars en 2018 contre 280 milliards pour ExxonMobil, la première société pétrolière américaine. La capitalisation boursière d’ExxonMobil était de 286 milliards de dollars en août 2019 (elle avait atteint un pic de 340 milliards en juin 2018) mais on estime celle d’Aramco à près de 1 000 milliards de dollars aujourd’hui. Les capitaux internationaux vont maintenant sans doute être prudents avant d’affluer dans le Golfe et la valeur de souscription ne sera peut-être plus la même.

La hausse du prix du pétrole aux alentours de 65 $ le baril, qui demeure modeste si on la compare aux prix observés dans un passé récent (81 $ par baril en octobre 2018 et plus de 100 $/b en 2012), ne fait pas que des mécontents. Cela rentabilise les investissements dans l’exploration pétrolière là où la recherche est coûteuse (en général dans des zones offshore « sécurisées ») et cela rappelle aux pays importateurs qu’il leur faut penser davantage encore aux substituts et aux économies d’énergie. Un pétrole cher, « c’est bon pour l’environnement » puisque l’on veut « sortir des fossiles », moins évidemment pour le portefeuille de l’automobiliste des banlieues.

On peut s’étonner que l’arsenal militaire considérable présent dans le Golfe et les techniques du renseignement qui l’accompagnent n’aient pas permis d’empêcher ou du moins de limiter une attaque d’une telle envergure ; c’est inquiétant pour la suite car de telles attaques peuvent se renouveler. La riposte américaine est pour l’instant mesurée. Il est vrai qu’il faut attendre de connaître les donneurs d’ordre de l’attaque et qu’un conflit armé n’est pas souhaité par la Maison Blanche en pré-campagne électorale. Mais les États-Unis ne sont probablement plus disposés à défendre à n’importe quel prix des alliés qui ne sont pas toujours fiables ou ne prennent pas suffisamment en charge les frais de leur défense. C’est aussi un avertissement pour l’Europe.

Sources / Notes
  1. Certains contestent que le pétrole ait été au centre de cet entretien et parlent d’une « légende », le thème du pétrole ayant été abordé dans des discussions ultérieures. C’est la situation politique en Palestine, en Syrie et au Liban qui aurait été le seul thème de la discussion. « Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances », écrivait Marcel Proust dans Du côté de chez Swann. Même si ce pacte n’a pas été scellé formellement sur ce sujet à cette occasion précise, la croyance demeure que ce fut le cas car les États-Unis étaient à l’époque très favorables à un tel accord.

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