Roumanie : une vallée charbonnière condamnée à se réinventer pour survivre

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Pressée par Bruxelles de tourner la page après 160 ans d'extraction du charbon, la vallée du Jiu, surplombée par les cimes enneigées des Carpates du sud-ouest de la Roumanie, est condamnée à se réinventer pour survivre.

Mais à la veille d'élections législatives prévues dimanche, les dernières "gueules noires" ne cachent pas leur amertume et accusent les autorités d'avoir laissé "mourir" cette région mono-industrielle. "Quel espoir pourrais-je avoir ? Qui a jamais essayé de faire quelque chose pour cette vallée ?", s'insurge Lucian Ignatescu, un mineur de 38 ans.

Depuis son entrée dans l'Union européenne en 2007, Bucarest a dû cesser de subventionner ce secteur très déficitaire. Résultat : 11 des 15 exploitations ont été fermées, la production de houille passant de 22 millions de tonnes en 1992 à 600 000 tonnes l'année dernière.

Choyés par le régime communiste puis par l'ancien président social-démocrate Ion Iliescu, qui avait plus d'une fois fait appel à eux au début des années 1990 pour mater ses opposants, les mineurs du Jiu ne sont plus aujourd'hui que 4 500, contre 54 000 il y a 30 ans. "L'extraction n'est pas rentable", déplore Alin Udvar, directeur de la mine de Lonea, selon qui la dernière tonne de charbon y sera extraite en 2024. Ce responsable espère néanmoins que ses employés - 543 actuellement - seront par la suite transférés vers les exploitations voisines, dont la fermeture est prévue en 2030.

400 m sous terre

L'un d'entre eux, Liviu Dejig, 20 ans, descend tous les jours à 400 mètres de profondeur dans les entrailles de la terre avec une seule pensée en tête : "Prendre ma retraite à 45 ans".

Dans ce pays parmi les plus pauvres de l'UE, un mineur ayant une ancienneté de 20 ans touche une pension de 4 000 lei (environ 830 euros), soit 700 lei de plus que le salaire moyen à l'échelle nationale. Une maigre compensation dans une région où l'espérance de vie tourne autour de 55 ans, souligne M. Udvar.

Ferenc Balog, 44 ans, assure lui que "tout l'argent du monde" ne suffirait pas à le convaincre de laisser son fils âgé de 18 ans lui emboîter le pas. "Il n'y a aucune option ici pour les jeunes à part l'émigration", soupire-t-il, le visage noirci par le charbon après six heures de rude labeur sous terre.

Selon une étude réalisée par la compagnie d'audit PricewaterhouseCoopers, seuls un quart des 100 000 habitants en âge de travailler de cette région avaient un emploi en 2019. Le taux de désœuvrement est particulièrement élevé à Uricani, où, depuis la fermeture de la mine, moins de 10% des adultes ont un travail.

À bout de souffle en raison de la silicose, maladie pulmonaire qui décime les mineurs, Petre Brait, 63 ans, raconte avoir trompé les médecins dans sa jeunesse pour pouvoir continuer à descendre dans la mine. "Je n'avais pas le choix, mes enfants étaient encore petits". Mais aujourd'hui il sait que l'extraction n'a plus d'avenir, même si, "selon certaines études, cette zone recèle des réserves de charbon exploitables pendant encore 200 ans". "La Roumanie ne peut pas continuer à avancer à contre-courant", dit-il.

Au gré du vent

Selon le gouvernement de centre droit, un versement de 1,9 milliard d'euros est attendu sur la période 2021-2027, dans le cadre du Fonds pour une transition juste de l'UE, pour aider le pays à se tourner vers les énergies renouvelables. Encouragé par ce programme, plusieurs producteurs d'énergie éolienne se sont dits prêts à recruter dans la vallée du Jiu.

Mais les mineurs ayant troqué le charbon pour l'éolien se comptent sur les doigts d'une seule main. Lucian Ignatescu est allé visiter une des plus grandes fermes éoliennes du pays, près de Constanta (sud-est), et n'exclut pas une reconversion. "Mais uniquement après avoir pris ma retraite de la mine", explique-t-il.

Le maire d'Uricani, Danut Buhaescu, reproche aux gouvernements successifs d'avoir "menti" sur l'avenir de l'extraction, sans préparer la zone à la sortie du charbon. "Notre seule chance sont les fonds européens" qui peuvent financer le développement d'un tourisme durable, notamment dans le parc national de Retezat, assure-t-il. "Nous avons une zone exceptionnelle, des forêts intactes, une richesse qui ne doit pas être détruite", s'enthousiasme le maire, avant d'ajouter : "Nos enfants ont droit à un avenir sain".

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