Le financement des futures centrales nucléaires britanniques

Maxence Cordiez

Ingénieur dans le secteur de l'énergie

Le gouvernement britannique vient de clore une consultation sur un mécanisme à l’étude visant à faciliter le financement des projets de nouveaux réacteurs nucléaires par le secteur privé, tout en réduisant le coût de l’électricité produite.

Au Royaume-Uni, le secteur électrique fait face à plusieurs défis majeurs : objectif de sortie totale du charbon d’ici à 2025, remplacement dans les 10-15 prochaines années de l’essentiel des réacteurs nucléaires en service (17,7% de la production britannique d’électricité en 2018), effondrement des extractions gazières du pays depuis 2000, etc. Ce contexte éclaire la politique électrique outre-Manche : développement d’interconnexions avec le continent, soutien à l’éolien en mer et construction de nouvelles centrales nucléaires.

La filiale britannique d’EDF, EDF Energy, et son partenaire et homologue chinois CGN sont particulièrement impliqués dans le renouvellement du parc nucléaire : deux réacteurs EPR sont actuellement en construction à Hinkley Point C (Somerset), deux autres EPR sont envisagés à Sizewell (Sussex), leur construction devant débuter après la signature de la décision finale d’investissement prévue pour 2021, et des réacteurs chinois HPR1000 (aussi dits « Hualong-1 ») sont en cours de certification par l’autorité de sûreté nucléaire britannique.

Hinkley Point C, un chantier financé grâce à un mécanisme prévu pour les énergies renouvelables

Au moment de la négociation du financement de la première « nouvelle » centrale nucléaire (Hinkley Point C), le gouvernement britannique a fait le choix d’un projet entièrement privé, pour ne pas exposer le contribuable aux risques de dépassement du budget de construction. Une décision compréhensible dans le contexte de l’époque : aucun EPR n’avait encore démarré et le chantier de Flamanville (France) accusait déjà d’importants retards et dépassements budgétaires.

Le Royaume-Uni a donc opté pour un mécanisme de complément de rémunération appelé « Contract for difference », initialement conçu pour financer le développement des énergies renouvelables. Pendant 35 ans, l’électricité produite par Hinkley Point C sera vendue à 92,5 £/MWh(1) (ramené à 89,5 £/MWh si le projet de Sizewell se concrétise), quel que soit le prix du marché.

Le prix accordé à EDF Energy et CGN pour l’électricité d’Hinkley Point C est élevé par rapport au prix de gros outre-Manche, pour plusieurs raisons :

  • il s’agit de la première centrale nucléaire construite depuis une génération au Royaume-Uni, ce qui implique un travail supplémentaire de la part des porteurs du projet pour gréer la chaîne d’approvisionnement ;
  • l’industrie nucléaire est très capitalistique, ce qui signifie que le coût de l’électricité est moins lié aux coûts d’exploitation(2) qu’à ceux de construction et de financement de la construction. Il est difficile, donc coûteux, de faire financer par les marchés un chantier d’une vingtaine de milliards de livres, pour deux réacteurs, sur dix ans. En faisant porter l’intégralité du risque de construction sur les porteurs du projet, le gouvernement britannique a certes protégé le contribuable des éventuels dépassements budgétaires mais cela a un coût, qui se matérialise notamment sur les taux d’emprunt et se répercute sur le prix de l’électricité.

Sizewell, un mécanisme en « RAB » ?

La situation a aujourd’hui changé : deux EPR ont démarré à Taishan en Chine, Hinkley Point C offrira un retour d’expérience au Royaume-Uni et Sizewell pourra s’appuyer sur sa chaîne d’approvisionnement (le profil de risque du futur chantier sera donc inférieur à celui d’Hinkley Point). Cela permet d’envisager d’autres méthodes de financement qui, en partageant certains risques avec la collectivité, permettraient de réduire les taux d’emprunt et donc le prix de l’électricité produite.

Le mécanisme au sujet duquel une consultation(3) vient de s’achever porte le nom de « Regulated Asset Based » (RAB, « base d’actifs régulée » en français). Il s’agit un système conçu pour financer les infrastructures en situation de monopole.

Peu d’organismes privés sont prêts à investir des sommes importantes quand le premier retour intervient 5 à 10 ans après la mise initiale. Le modèle « RAB » prévoit donc que les investisseurs commencent à être rémunérés dès le début de la construction pour l’électricité qui sera livrée plusieurs années plus tard, à un tarif réglementé défini par un régulateur indépendant (peut-être l’Ofgem(4)), puis pendant toute la durée de vie du projet (construction puis exploitation).

Autrement dit, les consommateurs verseraient un acompte pendant la construction afin d’avoir accès à une électricité à plus bas coût pendant la phase d’exploitation. Dans ce modèle, la rémunération des investisseurs est étalée sur toute la durée de vie du projet (croissant depuis le début de la construction, puis décroissant à partir de la mise en service, en suivant l’amortissement de la centrale). Dans certaines conditions, une partie (plafonnée) des éventuels dépassements de coûts pourrait être intégrée à ce système (financement par de la dette ou des fonds propres mais rémunérée via le RAB)(5).

En résumé, le schéma de financement « RAB » vise à réduire le coût du capital des futurs réacteurs nucléaires – donc le coût de l’électricité produite – sans pour autant y investir d’argent public. Il repose sur un partage de certains risques avec l’État et une rémunération réglementée débutant en même temps que la construction pour rendre l’investissement attractif.

L’expérience dira si cette approche, élégante sur le papier, est à la hauteur des attentes et permettra de financer les grandes infrastructures nucléaires dont le Royaume-Uni a besoin.

Sources / Notes
  1. £ de 2012.
  2. Le combustible ne compte que pour 15% du prix de l’électricité produite selon la SFEN. 
    « Les coûts de production du parc nucléaire français », septembre 2017, page 23.
  3. Consultation « Regulated Asset Base (RAB) model for nuclear » Gouvernement britannique.
  4. Site de l'Ofgem (Office of Gas and Electricity Markets).
  5. Au-delà, les surcoûts de faible probabilité mais de conséquences élevées (risques politiques, perturbation des marchés d’emprunt, dépassement des coûts au-delà d’un certain seuil…) pourraient être financés par le gouvernement.

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Commentaire

Serge Rochain

Cessez de me prendre pour un imbécile, je sais très bien ma différence entre Narbonne et Lille, d'ailleurs j'ai une collections de cartes de l'ensoleillement, de la puissance moyenne captée, de la production annuelle…... établies par l'ADEME dont vous trouverez quelques exemplaire dans "Le regard de hommes dur le Soleil" paru chez ISTE, avec les calculs montrant que se passer du nucléaire n'est pas un problème. Calculs croisées et comparatifs entre ceux de l'auteur et ceux de l'économiste énergéticienne Julia Cagé-Piketty.
Enfin je vous rappellerai que les solaire en Allemagne, pays qui comme vous devriez le savoir ne se trouve pas sur l'arc méditerranéen, produit 8,4% de leur mixe électrique contre seulement 2,2 en France.
Je crains que vous n'ayez pas grand chose à m'apprendre sur le Soleil.

Hervé

Concernant l’Allemagne, Oui, l'ennui c'est que ils produisent seulement 8.4% de leur électricité avec le soleil (soit probablement 2% de leur conso d’énergie soit que dalle et ils ont fait le plus facile...). A quand les 95% décarbonés? Pas demain l'avant veille vu l'orientation que ça prends...
L'ademe ... Leur couper les crédits et les affecter à de vraies solutions serait déjà un progrès.

Personne ne conteste qu'on puisse se passer de nucléaire, la plupart des pays le font, raison pour laquelle on va probablement se prendre un réchauffement qui va changer "quelque peu" l'avenir de nos descendants. Je ne parle pas de conséquences dans 10000ans mais dans un ou deux siècles... C'est cela qui me gêne.

Rochain

He oui 8'4% contre nous 1,8% alors que notre gisement solaire est 4 fois supérieur, il n'y a pas de quoi être fier. Mais on ne récolte que le fruit de notre laxisme devant la percée allemande. On peut tout aussi bien se passer du nucléaire que du charbon. Le seul point où vous avez un peu raison c'est que ce n'est pas demain la veille. Mais un matin on se réveillera et il faudra mettre les bouchées doubles quand on s'apercevra que moins de 5 à 6 ans plus tard, on enfourner à les derniers Kg de minerai uranifere dans les centrifugeuses d'enrichissement pour nourrir alors à prix d'or nos centrales à la veille de leur arrêt définitif et qui devaient fonctionner encore 20 ans. Et donc ça c'est pour dans un ou deux siècles mais pour dans à peu près 50 ans.

Hervé

C'est ce qui s'appelle niveler par le bas... Grâce au confinement, la baise de conso préconisée par l'ademe a eu lieu. Il n'y a plus qu'à péreniser la chose en confinant toute l'année...

Pascalb

J'ai assisté à une réunion de présentation du site de la centrale nucléaire du Blayais, par son ancienne directrice (chapeau madame). Je n'ai pas souvenir des valeurs de puissance produite mais je me souviens lui avoir demandé quelle part de la puissance produite était vendue ? Elle n'a pas su me répondre (pas chapeau madame :(). C'est vrai ce n'était pas sa fonction, mais le rendement du réseau n'est pas annoncé par EDF.

Le rendement cycle primaire/cycle secondaire est connu, c'est le cycle de Carnot : 33%. Un sujet dont on parle peu, bien que ! Cela changerait ? :
https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/efficacite-energetique-une-…

Ensuite il faut acheminer cette énergie jusqu'au consommateur, et là, je n'ai pas de calcul officiel, je me suis laissé dire que le rendement de la transformation/transport/transformation serait aussi de cet ordre, càd de 33%.

En conséquence, le cycle du nucléaire EDF aurait un rendement de l'ordre de 10 %.

Premièrement, avant de choisir quelle type de technologie de production choisir, et si nous rapprochions la production de la consommation ? A chacun sa mini centrale atomique !!

Hervé

Les pertes moyenne de transport d’électricité sont de 8% au total, dont la majeure partie liées à la distribution. Les chiffre de 33% est un fantasme d'escrologiste. La perte engendrée par l’éloignement (relativement modéré) des centrales nucléaires vis a vis des lieux de conso est une fraction des 2% de pertes du transport THT soit peanuts (<1%, et beaucoup moins que les pertes engendrées par l’exploitation des ENR, si vous creusez le sujet, vous allez etre surpris des conneries racontées par les promoteurs des ENR).

Le fait d'utiliser la chaleur du nucléaire direct est peu envisageable, (techno qui reste trés risquée donc inadapté a une diffusion sur un trés gand nombre de sites), Il existe cependant des projets de cogénération nucléaire à partir des centrales existantes qui seraient réalistes.
Mis a art cela, étant donné qu'il est difficile d'exploiter directement la chaleur de l'energie nucléaire, le faible rendement n'a pas une grande importance (tout comme celui des panneaux PV , et dans une moindre mesure de l'éolien) Il entraine une surconso de combustible, lui même relativement bon marché, donc a un impact modéré sur le prix final.

Pascalb

Si 30 % semble élevé, 6 % (8-2 d'éloignement selon vous) est de la fumisterie. Ne connaissez-vous pas les pertes en chaleur lors de la transformation ?
Éloignement relativement modéré (c'est vrai que l'on voit rarement des lignes hautes tensions sur notre territoire, qui sont d'ailleurs sans danger pour le voisinage et beaucoup plus belles que des éoliennes, cela va sans dire), pertes des ENR, faible rendement sans importance car combustible bon marché. Vous êtes un pro, mais je n'arrive pas à savoir de quoi ??

Vous avez omis de nous parler des déchets d'une durée de 300 000 ans, cela est peut-être négligeable aussi ?

Les pertes d'exploitation des énergies renouvelables sont à déduire de l'énergie gratuite et infinie qui nous est offerte par notre bonne vielle planète.

Les panneau photovoltaïques sont un non sens de l'exploitation de l'énergie solaire, car plus ils prennent de rayons, plus ils chauffent, moins ils produisent.

La fleur conçue par EDF a été pondue par des bras cassés, car le nettoyage des cellules lors de leur rangement, ne s'applique pas aux cellules de la périphérie ; sachant qu'elles sont montées en série avec les autres, la production d'électricité est alignée sur celle de ces cellules.

Hervé

Les pertes dans les transformateurs sont dépendantes de la taille du transfo. Le transfo de votre ordi perds dans les 15% , Le transfo qui vous alimente (20KV vers 230/400) c'est disons 1 à 4% selon sa taille. Un transfo de 1000MW 400KV, c'est dans les 0.1% de pertes ( ça représente 1000KW tout de même...ce qui est énorme remmené à sa taille d’où les gros ventilateurs à cotés des transfos) Et Heureusement que les gros transfos sont performants , sinon il faudrait de sacrés systèmes pour les refroidir....
https://www.connaissancedesenergies.org/electricite-a-combien-s-elevent…

La perte liée à la distance de la centrale nucléaire est une fraction des 2% de RTE... soit peanuts

Hervé

Les lignes haute tension sont de toute façon nécessaires pour les ENR et en plus grande quantité (les centrales nucléaires sont réparties autours des zones de conso (région parisienne et vallée du Rhône) , les éoliennes la ou il y a du vent, soit souvent plus loin, et foisonnement oblige demande des lignes plus costauds) Idem pour le solaire: panneaux plutot au sud de la France, conso plutôt au nord, avec des nuages qui couvrent souvent la moitié du pays donc fort déséquilibres à compenser par de la ligne THT). D'une manière générale, une production décentralisée non pilotable agira en bien ou en mal sur les pertes dans tous les réseaux, globalement plus importantes mais je suis d'accord avec vous, on s'en fout...

Hervé

Personnellement, ce qui me gêne, c'est les 2 à 4? degrés de réchauffement climatique qu'on va se prendre dans le siècle, qui vont avoir un impact catastrophique rendant une partie (toute?) de la terre inhabitable et ce pour très longtemps, beaucoup plus qu'a fukushima...
Alors des déchets qui pourraient éventuellement poser problème dans 300000 ans, ç'est pas vraiment le souci principal vous voyez, les fukushima et tchernobyl non plus s'il n'y en a pas trop...

Pascalb

Ha non ! Le pire, ce sont les ongles incarnés, tu ne t'en rends pas compte tout de suite, cela te pourrit la vie !

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