Le nucléaire de demain sera chinois

Hervé Machenaud

Directeur de la Branche Asie-Pacifique d'EDF de 2002 à 2016
Membre de l’Académie des technologies

Au début des années 1980, la Chine lance deux projets de centrales nucléaires : Qinshan phase I (réacteur de 300 MW de technologie chinoise, connecté au réseau en 1991) et Daya-Bay (2 unités de 1 000 MW de technologie française, mise en service en 1995). Suivront les centrales de Ling Ao (duplication de Daya-Bay), Quinshan II (650 MW de technologie française), Quinshan III (réacteurs à eau lourde de technologie canadienne) et deux réacteurs VVER de technologie russe sur le site de Tianwan. Entre 1998 et 2003, le Premier Ministre Zhu Rongji n’autorise plus aucun nouveau projet.

Début 2003, à l’arrivée au pouvoir du Président Hu Jintao et du Premier ministre Wen Jiaobao, le programme nucléaire chinois est relancé. L’été 2003 voit tous les acteurs du nucléaire chinois défiler en France et un consensus est atteint au mois de septembre pour réaliser un grand programme nucléaire sur la base du modèle « N4 » français. Devant les réticences de la France, qui promeut déjà l’EPR, et la pression des États-Unis, la Chine décide toutefois de lancer début 2004 un appel d’offres international. En attendant les résultats de cet appel d’offres, un programme de « duplication » des modèles existants (pour la grande majorité issus de technologie française) est engagé.

En décembre 2006, après presque deux ans d’hésitations, l’appel d’offres est attribué à Westinghouse et il est officiellement décidé que le programme nucléaire chinois sera construit à partir du modèle américain AP1000. Quelques semaines plus tard, le président de China General Nuclear Holding Cy (CGN) invite toutefois également EDF à investir à ses côtés dans la construction et l’exploitation sur le site de Taishan de deux EPR commandés à Areva. Les travaux de construction des AP1000 et des EPR débutent ainsi respectivement en avril et novembre 2009.

Au total, la Chine a lancé la construction de 6 réacteurs en 2008, 9 en 2009 et 10 en 2010. Un programme nucléaire de très grande envergure semble alors avoir été engagé.

Fukushima : un envol suspendu

Après l’accident de Fukushima Daiichi en mars 2011, aucun nouveau projet n’est plus lancé à quelques exceptions près (projets déjà autorisés avant l’accident). Marquées par l’échec japonais et la réaction très vive du public chinois, les autorités décident de ne plus construire que des réacteurs de nouvelle génération, dits de 3e génération (c’est-à-dire capables de maintenir la radioactivité à l’intérieur de la centrale en cas d’accident grave).

Cependant, aucun modèle de 3e génération n’est alors en fonctionnement dans le monde. Les constructions de l’EPR et de l’AP1000 accusent un retard très important et rencontrent des difficultés techniques sérieuses.

Les modèles nationaux, les Hualong développés par CGN et China National Nuclear Corporation (CNNC), sont quant à eux encore à l’état de conception. Dans ces conditions, le gouvernement hésite et autorise finalement, en 2015, la construction de 8 nouveaux réacteurs nucléaires : 4 ACPR1000 (Advanced CPR1000) et 4 HPR (Hualong Presurized Reactor).

Depuis cette date, aucune nouvelle autorisation n’a été donnée à l’exception du réacteur à neutrons rapides (RNR) de 600 MW à Xiapu. Les projets de quatre autres réacteurs Hualong et de deux CAP 1400 auraient néanmoins, selon la presse chinoise, été approuvés et pourraient être mis en construction en 2019.

Le nucléaire chinois : vers un programme d’ampleur historique

S’il a connu un temps d’arrêt « post-Fukushima », il semble bien que le redémarrage du programme nucléaire chinois ne soit plus qu’une question de mois. Il sera d’une ampleur encore inégalée dans l’histoire du nucléaire mondial.

Avec 43 réacteurs en exploitation et une puissance installée de 45 GW, le nucléaire ne représentait fin 2018 qu’un peu plus de 2% des 1 900 GW de capacité installée et 4,5% de la production d’électricité en Chine.

En 2018, 9 nouveaux réacteurs nucléaires, dont les 4 AP 1000 et les 2 EPR, représentant au total 11,7 GW ont été mis en service en Chine. Huit autres réacteurs, encore en construction, doivent démarrer en 2020 et 2021. Aucun autre projet n’ayant été approuvé, il n’y aura par la suite plus de mise en service avant 2024 ou 2025.

Selon les prévisions du China Electric Council, la puissance installée du parc nucléaire chinois devrait atteindre 200 GW à l’horizon 2030. Cela conduirait à construire 100 à 140 GW de nouvelles capacités entre 2020 et 2030, soit une douzaine de réacteurs par an.

Une récente analyse du China’s Energy Research Institute (CERI) conclut par ailleurs que, pour atteindre les objectifs de la COP21, la Chine devra disposer de 554 GW de capacités nucléaires à l’horizon 2050 (ce qui implique la mise en service d’une quinzaine d’unités supplémentaires par an entre 2030 et 2050).

Même si ce rythme paraît très élevé, il est certain que, dès qu’elle aura retenu sa technologie et achevé la réorganisation du secteur, la Chine construira autant de réacteurs que son industrie et son opinion publique le lui permettront (la mise en service du premier Hualong à Fuqing en 2020 devrait donner le signal, l’opinion est généralement peu favorable au nucléaire mais, en Chine, elle s’efface toujours devant l’intérêt général). Le rythme de 6 à 8 unités par an, présenté aujourd’hui comme un objectif, pourrait rapidement être largement dépassé.

Le modèle Hualong, dès qu’il aura été mis en service, devrait se tailler la part du lion. La Chine s’organise pour relever ce défi. Comme dans d’autres secteurs, des fusions font émerger de très puissants acteurs. Ainsi CNNC avec CNEC (China Nuclear Engineering Cy) et CPI avec SNTPC (le constructeur des AP 1000) en attendant le tour de CGN…

La Chine prépare aussi l’avenir : un réacteur à haute température (HTR) de 211 MW devrait être mis en service cette année et, dans la logique du retraitement décidé par la Chine, un réacteur à neutrons rapides (RNR) de 600 MW est en construction depuis décembre 2017. Des petits réacteurs modulaires (SMR) sont également en développement.

Les premiers pas de la Chine à l’international

Contrairement à la pratique internationale, ce sont les électriciens-exploitants chinois (CNNC, CGN et SPIC) qui portent les projets internationaux.

CNNC est notamment constructeur au Pakistan des quatre réacteurs de 340 MW mis en service entre 2000 et 2017 à Chasma et des deux réacteurs de 1 000 MW en construction à Karachi. Un accord de 2017 prévoit la construction d’une nouvelle unité de 1 000 MW à Chasma. En Argentine, un accord qui pourrait se concrétiser assez rapidement, prévoit la construction d’un réacteur de 700 MW de technologie à eau lourde (Candu), puis d’un réacteur Hualong de 1 000 MW. CNNC est également candidat en Arabie saoudite qui annonce un important programme nucléaire.

De son côté, le groupe CGN est aux côtés d’EDF dans le programme de 6 réacteurs nucléaires au Royaume-Uni : deux EPR sont en cours de construction à Hinkley Point, deux autres sont prévus à Sizewell suivis par deux Hualong à Bradwell (ces projets font l’objet d’un accord écrit mais pas de contrat d’exécution, des négociations doivent encore avoir lieu avec le gouvernement britannique, ce qui présente aujourd’hui des d’incertitudes) qui devraient être les premiers réacteurs de technologie chinoise construits dans un pays de l’OCDE.

SPIC n’a pas pour le moment de projets internationaux très concrets mais pourrait être porteur de la technologie AP 1000 et AP 1400 aujourd’hui acquise par la Chine.

Si l’on ne peut prévoir exactement à quel rythme, la Chine va réaliser le plus grand programme nucléaire de l’histoire. Au cours des deux décennies à venir, c’est 70% à 80% des nouveaux réacteurs dans le monde qui seront construits par la Chine (la quasi-totalité du reste par la Russie).

Le volume de ce programme conduira naturellement à une optimisation progressive de la conception et à une baisse des coûts de construction favorisant le déploiement du nucléaire chinois dans le monde. C’est ce qu’a connu la France des années 1980. Portée par cette dynamique industrielle, la Chine pourrait bien devenir la référence en matière de cycle du combustible et de réacteurs de nouvelle génération.

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La rédaction

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