Iran-Venezuela : un imbroglio géopolitico-financier sur fond de raffinage pétrolier

Samuele Furfari

Professeur de géopolitique de l'énergie à l’Université libre de Bruxelles
Président de la Société européenne des Ingénieurs et Industriels

Cinq navires pétroliers iraniens ont permis de pallier pour un temps la dramatique pénurie de carburants du Venezuela(1). Cet apport de produits pétroliers constitue un pied de nez à l’administration Trump mais a aussi révélé l’immense désarroi du pays qui possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde.

L’Iran et le Venezuela entretiennent des relations « pétrolières » depuis bien longtemps. C’est un homme politique vénézuélien, Juan Pablo Pérez Alfonzo, qui a lancé l’idée de la création de l’OPEP en 1960(2), idée accueillie avec enthousiasme par le Shah d’Iran, portant ainsi un sérieux coup à la domination des compagnies pétrolières occidentales. Près d’un demi-siècle plus tard, les Présidents Hugo Chávez et Mahmoud Ahmadinejad ont rapproché leurs pays dans la lutte « contre l’impérialisme des États-Unis » en défendant des positions communes au sein de l’OPEP.

L’Iran a pris ses distances avec le Venezuela, avec l’arrivée à la Présidence d’Hassan Rohani, afin de paraître plus « présentable » lors des négociations de l’accord sur le nucléaire de 2015, qui était aussi un accord pétrolier. Cet accord étant devenu caduc avec l’annonce unilatérale de Donald Trump d’un retrait américain, l’Iran a décidé de se rapprocher à nouveau du pays dirigé par Nicolas Maduro.

Les deux États aux abois se soutiennent désormais mutuellement. Même s’ils représentent à eux deux plus d’un quart des réserves prouvées de pétrole dans le monde (303,8 milliards de barils pour le Venezuela et 155,6 milliards de barils pour l’Iran à fin 2019)(3), leurs populations souffrent considérablement. En soutenant le Venezuela, l’Iran vise clairement à égratigner les États-Unis (ce qu’ils ne peuvent pas faire au Moyen-Orient en raison de la puissance saoudienne) et à étendre son influence géostratégique vers l'Amérique centrale et du Sud(4).

Le raffinage du pétrole vénézuélien et Citgo

Mais pourquoi l’Iran doit-il fournir des carburants au régime de Nicolas Maduro ? Parce que les transports ne fonctionnent pas avec du pétrole brut mais avec des carburants et qu’il faut des raffineries opérationnelles pour transformer ce brut en produits pétroliers.

En 2007, l’Iran avait également dû rationner son essence, ne disposant pas de capacités suffisantes de raffinage(5). À présent, c’est l’embargo américain qui rend inopérantes les raffineries du Venezuela, faute de ressources et d’entretien par PDVSA. En raison de sa piètre qualité – la « pire » qui soit car ce pétrole est lourd (très visqueux) – le pétrole vénézuélien nécessite des techniques de raffinage spécifiques. C’est notamment ce qui a conduit l’entreprise nationale PDVSA à acheter, en 1986, Citgo, le cinquième plus grand raffineur indépendant américain qui fournit des milliers d'emplois dans l'Illinois, en Louisiane et au Texas, dans l'espoir de développer les marchés américains pour sa production spéciale. Citgo a été la vache à lait du Venezuela pendant des années !

Filiale de PDVSA mais de droit américain, Citgo fait l’objet d'une contestation entre Nicolas Maduro et son opposant Juan Guaidó et est à présent sous le contrôle d’un conseil d’administration nommé par ce dernier, suite à une décision juridique américaine.

Or, Crystallex International, un orpailleur canadien, tente de recouvrer la somme de 1,4 milliard de dollars, suite à un arbitrage international(6). Les tribunaux américains ont accédé à sa requête de récupérer son dû sous forme d’actions de Citgo. Le gouvernement vénézuélien qui s’est opposé à cette décision vient d’être débouté fin mai par la Cour suprême(7). Cela n’arrange pas tellement l’administration Trump qui espérait que les revenus considérables de Citgo aideraient au financement des activités de son protégé Juan Guaidó. Et Nicolas Maduro non plus, qui va perdre cette importante source de revenus en même temps que la possibilité de raffiner son « mauvais pétrole » en précieux carburant... Pas plus que les Russes d’ailleurs, à qui Nicolas Maduro avait promis 50% de Citgo à Rosneft en 2017 en garantie pour un prêt qu’il ne pourra vraisemblablement pas rembourser.

En attendant la compagnie aérienne iranienne Mahan Airlines, qui sert de navette aux gardiens de la révolution islamique a été bannie des ciels européens(8) mais continuera à transporter au Venezuela des ingénieurs iraniens et du matériel pour soutenir les travaux d’entretien et de réparation des raffineries. Entre-temps, l’Iran devra encore quelque temps alimenter en essence et diesel le Venezuela, maintenant ainsi un climat de tensions avec les États-Unis avec l’arrivée de nouveaux navires pétroliers…

Sources / Notes
  1. Navires pétroliers iraniens : le Venezuela pris dans les tensions entre Washington et Téhéran, AFP, 25 mai 2020.

  2. Il était alors ministre des Mines et des Hydrocarbures du Venezuela.
  3. BP Statistical Review of World Energy, juin 2020.
  4. HispanTV, organe de communication iranien exploite par l'IRIB (la chaîne d’information et de radiodiffusion publique iranienne) émet en langue espagnole à des pays hispanophones tels que le Venezuela, Cuba, la Bolivie, le Chili, l’Équateur, le Pérou, la Colombie, le Nicaragua et le Mexique, pour contredire les informations en provenance des pays occidentaux.
  5. Les Iraniens confrontés au rationnement de l'essence, Le Monde, 31 juillet 2007.
  6. Sanctionnant le Venezuela de Chavez pour la nationalisation de sa mine.
  7. La Cour suprême a jugé non recevable la demande du gouvernement vénézuélien. 
    U.S. Supreme Court declines to hear Venezuela's appeal in Crystallex case, Reuters, 18 mai 2020.
  8. Sa dernière destination européenne Barcelone-Téhéran ayant été annulée sous prétexte de coronavirus par l’autorité aérienne espagnole en avril 2020.

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